Aider les hommes au cœur de la violence conjugale

Valérie Meunier travaille auprès des hommes qui ont des problématiques de violence conjugale depuis plus de 20 ans au GAPI. Le Groupe d’aide aux personnes impulsives vient en aide à 500 hommes chaque année dans la région de Québec. Souriante et enjouée, la directrice générale de l’organisme communautaire soutenu par Centraide accomplit un travail essentiel dans notre communauté. Portrait d’une femme qui n’a pas peur de faire face aux préjugés.

C’est un hasard de la vie qui a amené Valérie Meunier à travailler auprès des hommes aux comportements violents. Après avoir complété un baccalauréat et une maîtrise en Psychologie des relations humaines, elle tombe sur une offre d’emploi du GAPI. Ils sont à la recherche d’une intervenante pour coanimer des groupes d’intervention avec des hommes. Le plus ironique, c’est que Valérie a déjà un emploi à temps partiel dans une maison d’hébergement pour les femmes victimes de violence. Pendant un certain temps, elle combine les deux emplois. Son expérience lui donne un regard d’ensemble sur la problématique très complexe de la violence conjugale et lui apporte un bagage inestimable.

Puis elle décide de concentrer ses efforts avec les hommes. Même si le défi est grand, elle aime être dans l’action et être là pour les encourager à modifier leurs comportements violents. En plus d’animer des groupes, elle fait aussi de la supervision clinique. C’est en 2010 qu’elle devient directrice générale de l’organisme communautaire. Au fil du temps, Valérie en a vu des cas. La violence conjugale touche toutes les classes de notre société.

Clientèle du GAPI

Ceux qui consultent le GAPI ont en moyenne 35 ans. Selon Valérie, c’est à cet âge que la plupart des hommes fondent une famille et se rendent compte qu’ils ont une problématique de violence, ou c’est leur entourage qui leur fait voir que ça ne peut plus continuer. Souvent, les hommes qui consultent l’organisme communautaire qu’elle dirige sont peu scolarisés et ont déjà vécu de la violence dans leur enfance. La consommation d’alcool et de drogue fait parfois partie du portrait.

Les hommes qui font appel aux services du GAPI ne le font pas toujours de gaieté de cœur. Valérie Meunier et les intervenants de l’organisme communautaire doivent aussi composer avec des hommes qui sont là par obligation de la cour ou de la DPJ. Ils représentent 60% de leur clientèle. Du temps où elle était intervenante, Valérie a déjà dit à certains hommes, pour les secouer: « Tu es obligé de venir me voir, mais au-delà de la judiciarisation de ton dossier, tu n’as peut-être pas le goût de venir me voir, mais moi non plus je ne suis pas obligée de te voir. Tu dois avoir envie de t’en sortir. »

Au fil des années, les réalités évoluent. Le GAPI accueille de plus en plus d’hommes issus de réalités culturelles diversifiées. Des hommes qui, parfois, ne parlent ni français ni anglais, qui ont des emplois précaires et qui voient débarquer la DPJ dans leur famille. La variété des situations rencontrées peut aussi donner lieu à des situations explosives que les intervenants du GAPI doivent désamorcer. Ils ont l’expertise pour le faire. La directrice générale n’a pas peur de dire haut et fort que l’organisme communautaire a acquis une grande crédibilité dans son milieu, alors qu’il existe depuis 31 ans.

Un travail nourrissant

Valérie Meunier ne le nie pas, il y a des périodes plus intenses et des hommes plus difficiles et elle en est bien consciente. Mais elle préfère voir le verre à moitié plein qu’à moitié vide. « Souvent, les gens me disent qu’ils ne comprennent pas comment je fais pour travailler avec ces gars-là. Mais ils sont super attachants! Ce sont des exemples de résilience et de courage et je me dis que tout le monde peut changer. »

Elle se rappelle certains hommes, des gars « buckés », elle le dit en riant, qui arrivent à reculons en se disant que personne ne va leur dire quoi faire et que c’est eux qui décident. « Je me rappelle d’un homme dont je faisais l’accueil. Je lui donne la main, il pousse un juron et me dit: c’est madame la juge qui m’envoie ici, et là, c’est une femme intervenante! » Du tac au tac, elle lui répond: « Je n’ai pas le temps de changer de sexe! Est-ce qu’on peut faire la rencontre quand même? » La rencontre s’est bien déroulée et il est revenu. Valérie raconte cette tranche de vie avec sa bonne humeur contagieuse. Une façon pour elle de dédramatiser les situations explosives dans lesquelles elle baigne parfois.

Des histoires marquantes

« Il y a des gars qui nous marquent à vie! Ceux dont on se souvient le plus, ce n’est pas nécessairement les participants les plus faciles. Certains se débattent et partent de loin. Ils viennent à un paquet de rencontres en poussant quelques jurons. Mais de voir l’entraide qu’il peut y avoir dans certains groupes d’hommes, c’est hallucinant. » Une démarche dure généralement six mois au GAPI, à raison d’une rencontre de groupe par semaine. Pour Valérie, la solidarité qui s’installe au sein des groupes est très aidante. Les plus anciens prennent soin d’accueillir les nouveaux, et lorsqu’un des hommes est en crise, ils s’échangent leurs numéros de téléphone et offrent leur aide. Certains trouvent même un emploi aux plus jeunes.

Il y a aussi de belles histoires de réussite. Certains des hommes qui sont passés par le GAPI reviennent faire des témoignages. Ils veulent redonner au suivant en partageant leurs victoires personnelles. C’est le cas de Dany, un ouvrier et père de deux jeunes filles dont la conjointe est partie en laissant un mot sur la table et un dépliant du GAPI. À la suite de cette séparation, il a été plusieurs semaines sans voir ses filles. Un épisode douloureux qui l’a forcé à se prendre en main. Valérie s’en souvient comme si c’était hier. « Il me disait qu’avec son maudit dépliant en main, il avait essayé vingt fois d’appeler au GAPI, pour tout de suite raccrocher. Mais il a fini par trouver le courage de nous appeler pour prendre rendez-vous. »

Il a assisté aux rencontres de groupes et a mis un certain temps avant de reconnaître son problème de violence. « Il me disait ‘qu’il n’était pas si pire que ça, mais en fait il était « bourasseux » envers les objets, il était chialeux et il imposait un climat malsain et tendu à la maison. Quand il mettait le pied dans la maison, le poisson rouge le savait! C’était un climat de violence verbale et psychologique. Mais à l’époque, pour lui, ce n’était pas de la vraie violence. Ce n’était pas écrit dans sa face, il avait une bonne job et sa conjointe et ses filles ne manquaient de rien. Le problème c’est qu’il n’était pas vivable. »

Malgré sa démarche, Dany a eu des périodes plus sombres, mais il a tout de même tenu bon et poursuivi ses démarches avec le GAPI. Aujourd’hui, ce n’est plus le même homme, selon Valérie. « Avant il disait qu’il n’y avait pas un chat qui lui parlait au travail. Pendant sa démarche, tout le monde lui disait qu’il avait changé et les gens autour de lui ont commencé à venir lui demander de l’aide. » Et il n’y a pas que son comportement violent qu’il a remis en question, son travail aussi. Il est retourné sur les bancs d’école pour devenir pompier et il fait du bénévolat.

Comment ne pas juger?

Valérie Meunier se fait souvent demander comment elle arrive à aider ces hommes aux comportements violents, sans les juger, elle qui n’a jamais vécu de violence conjugale. Elle admet candidement ne pas se soustraire à certains jugements. « Est-ce qu’on ne juge pas, ce n’est pas vrai, je n’ai pas le choix. Mais c’est avec ce jugement-là que je peux leur dire mon Dieu, ça n’a pas de bon sens, est-ce que tu réalises ce que tu es en train de me raconter. Moi ça m’inquiète. »

Certaines situations amènent le GAPI à faire un signalement à la DPJ, quand la famille de l’homme qui consulte est en danger ou qu’il est à bout de ressources. Ces situations sont exceptionnelles. « On ne fait rien à la cachette et on dit à l’homme en détresse qu’on va faire un signalement. Il y a déjà des gars qui nous ont dit une chance que tu as appelé la police, c’est le plus beau cadeau que tu pouvais me faire. »

Le soutien essentiel de Centraide

Même si le GAPI joue un rôle essentiel dans notre communauté, Valérie sait très bien que la cause de l’organisme qu’elle dirige n’est pas sexy. D’où l’importance de Centraide pour assurer sa survie. L’organisation philanthropique a été le premier bailleur de fonds, alors que le GAPI n’était qu’un projet-pilote. Un projet qui est devenu un organisme communautaire reconnu dans son milieu depuis 31 ans. Le Ministère de la Santé et des Services sociaux a emboîté le pas par la suite pour assurer sa pérennité. Centraide a été une belle bougie d’allumage et maintient son financement encore aujourd’hui.

D’autres défis à relever

La directrice générale du GAPI souhaite amener son organisme à relever de nouveaux défis et mieux atteindre et desservir certains hommes encore difficiles à rejoindre. « On veut trouver des façons d’aider les pères à faire de la discipline, mais sans violence, en faisant alliance avec la mère. On peut aussi mieux travailler avec les hommes de la diversité culturelle ou sexuelle et les autochtones. »

Elle compte aussi poursuivre le déploiement d’ateliers de sensibilisation sur la violence sexuelle et le consentement auprès des jeunes hommes. Les défis sont grands, mais pour Valérie Meunier, ils demeurent stimulants à aborder avec toute l’équipe du GAPI. Et les hommes qui ont des problèmes de violence pourront toujours compter sur elle pour les aider à s’en sortir et c’est toute notre communauté qui en bénéficie.